La quasi-totalité des lycéens d'aujourd'hui, nés après 1990, sont des « Digital Natives », des « natifs du numérique » : ils ont grandi dans un monde où Internet était « déjà là ». Ils sont réputés être des utilisateurs intensifs des TIC dans tous les domaines de leur vie quotidienne, entretenant avec Internet une relation de familiarité spontanée dont les adultes, immigrants du numérique, seraient privés.
Cette thèse, élaborée initialement par le chercheur nord-américain Marc Prensky, a fait l'objet de nombreuses recherches et études aux USA et en Europe. Elle est aussi mise en débat et nuancée de plusieurs façons. Concrètement d'abord par les enseignants et les organisations professionnelles qui observent chaque jour que les compétences des jeunes dans le domaine numérique sont très inégalement réparties, sans doute autant que d'autres, et surtout, qu'elles ne correspondent pas nécessairement à celles attendues par les établissements d'enseignement et le monde professionnel.

Une équipe de chercheurs de la Fondation Travail-Université (FTU) de Namur en Belgique s'est récemment intéressée aux usages des TIC par les jeunes belges de 16 à 25 ans et, tout particulièrement, au groupe des «off-line », c'est-à-dire aux jeunes privés d'accès au réseau et ne maitrisant pas les compétences supposées des natifs du numérique. Pour ces jeunes, l'exclusion numérique est particulièrement douloureuse.
« Les enjeux sociétaux et politiques de l'exclusion numérique parmi les jeunes sont d'autant plus importants que les établissements d'enseignement et de formation professionnelle, les institutions du marché du travail, les administrations et les employeurs attendent implicitement de tous les jeunes un comportement conforme aux stéréotypes de la génération des natifs du numérique ». (p. 21)
Analyser le phénomène de l'exclusion numérique chez les jeunes et ses conséquences n'est pas aisée car la proportion de jeunes « totalement off-line » est très faible (moins de 5%), difficile à mesurer, et relève de situations individuelles diverses : contexte familial difficile, désocialisation, interdit familial ou culturel (pour les filles notamment), handicap physique ou mental, emprisonnement, etc. Chez les lycéens d'Île-de-France, on peut admettre que le groupe des off-line est quasi-vide puisque des accès libres à Internet sont disponibles au moins dans le CDI de tous les établissements. Mais l'approche des usages des TIC chez les jeunes par l'exclusion numérique permet de rompre avec « les discours enchanteurs sur une jeunesse uniformément branchée 24h/24 à son téléphone et à son ordinateur portable » et d'élargir l'analyse en tenant compte des disparités dans le processus d'engagement des jeunes vis-à-vis des technologies numériques.
« Moins visibles de prime abord que les inégalités d'accès, les disparités liées à l'exploitation des contenus numériques créent de véritables phénomènes de segmentation des usages au sein de la jeune génération, non moins discriminatoires sur le plan des conséquences sociales et culturelles ». (p. 24)
La séparation entre le groupe des jeunes et celui des adultes dans les usages d'Internet, l'écart entre les usages communautaires des jeunes et ceux qui prévalent dans le monde de l'enseignement et du travail, ces phénomènes ne sont pas nouveaux. Ils se sont accentués au cours des années. Les partisans de la thèse des Digital Natives en tirent parfois la conclusion que ces fractures sont le signe d'un retard de l'école et des organisations dans leur appropriation du réseau. Les jeunes, en quelque sorte, nous montreraient la voie à suivre. C'est une thèse éminemment discutable. L'étude de la FTU en montre les aspects négatifs et même dangereux pour les jeunes.

« Les compétences mobilisées, d'une part, dans les usages de communication, multimédia et, d'autre part, dans les activités en ligne qui relèvent de la sphère socioéconomique, sont de nature différente. Les jeunes perçoivent ces deux catégories d'usages comme des mondes différents. Certains jeunes sont capables d'établir des passerelles entre ces deux mondes et de se sentir familiers dans les deux univers, d'autres ne le sont pas.
Le défi de l'inclusion numérique des jeunes consiste à construire des passerelles entre ces deux mondes et à apprendre à y faire le va-et-vient de manière autonome. » (p. 70)
L'ENT est l'une de ces passerelles car il est un espace de travail commun aux jeunes et aux adultes chargés de les accompagner dans leur formation. Il contraindra sans doute les jeunes à un effort d'adaptation pour acquérir des compétences exigées par l'ENT et qui ne leur sont pas familières mais il incitera également les adultes à mieux prendre en considération les compétences des jeunes tout en leur permettant d'acquérir celles qui leur font défaut, avec une attention particulière aux élèves les plus exposés aux risques de l'exclusion numérique.
C'est le sens de la recommandation que les chercheurs de la FSU adressent dans leur conclusion aux institutions d'enseignement et de formation.
« Dans les programmes de l'enseignement secondaire, en particulier dans les filières techniques et professionnelles, ainsi que dans la formation en alternance, il est nécessaire de favoriser les méthodes pédagogiques qui permettent aux jeunes de dépasser les limites de leur propre univers Internet, mais en valorisant celui-ci plutôt qu'en le diabolisant. De plus, chez les jeunes, un parcours éducatif dans les TIC ne sera couronné de succès que dans la mesure où son contenu améliorera leur confort dans leur façon d'aborder la société de l'information, tout en étant en prise avec les problèmes concrets qu'ils peuvent rencontrer dans ce domaine. » (p. 72)
Les jeunes off-line et la fracture numérique - Les risques d'inégalité dans la génération des « natifs numériques ». Périne Brotcorne, Luc Mertens, Gérard Valenduc.
Fondation Travail Université ASBL
