Pierre Mœglin, professeur à l'université Paris 13 publie,
dans la collection "Que sais-je ?", un titre consacré aux industries
éducatives et, en particulier, aux plus récentes d'entre elles : les ENT. Une
raison, mais ce n'est pas la seule, de lire cet excellent petit livre (128
pages, format imposé).
L'auteur travaille sur ce sujet et, plus largement, sur le thème de ce qu'il appelle lui-même "l'industrialisation de la formation", depuis de nombreuses années. C'est donc un ouvrage très bien informé, avec une approche à la fois systématique et historique.
Systématique car elle couvre le secteur de l'éducation et de la formation, initiale et continue, ainsi que la variété des acteurs industriels qui s'y impliquent : éditeurs et producteurs multimédias, opérateurs télécom et de formation à distance, intégrateur de plates-formes, constructeurs de matériels, développeurs, pour s'en tenir au sous-domaine des "industries éducatives numériques" qui, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, n'est pas le plus prospère mais, à coup sûr, celui auquel on promet depuis de nombreuses années, l'avenir le plus prometteur.
L'approche est également historique. Les industries éducatives naissent avec la massification de l'éducation, dès le milieu du 19e siècle et se développent jusqu'à nos jours. A la fin du XXème siècle, elles se diversifient, ce qui aboutit à un marché fragmenté dans lequel les techniques numériques créent à la fois beaucoup d'espoirs et beaucoup de perturbations. Le livre de lecture publié par Belin en 1877, "le tour de France par deux enfants", se vendra à 6 millions d'exemplaires en 15 ans ! Aucune ressource numérique commerciale n'a jamais atteint de tels scores.
Au bout de ce parcours (page 91), un chapitre est consacré aux "systèmes numériques d'information et de gestion" qui traite, entre autres, de ce qui nous intéresse ici : les ENT (environnements numériques de travail).
Educatec Educatice
Le salon français des technologies et des industries éducatives - Du 24 au 26 novembre 2011
Ce secteur doit sa naissance et sa croissance à la complexification des organisations éducative : "Il faut des outils informatiques pour gérer la diversité et des systèmes hébergés par des prestataires extérieurs pour assurer la disponibilité d'accès sécurisés aux ressources."
Mais le secteur des ENT, chargé de (trop) grandes espérances selon l'auteur, apparait aussi comme éclaté, avec un foisonnement de types de plate-formes différents : "Son hétérogénéité vaut au secteur la modestie de son développement".
Sont également soulignés les problèmes liés à la facilité d'utilisation et de paramétrage mais également le faible niveau d'interopérabilité des services et des plate-formes, c'est-à-dire de leur capacité à fonctionner ensemble.
Pierre Mœglin propose un panorama international des "systèmes numériques d'information et de gestion" tout à fait convaincant. Il recense en particulier les différents types de dispositifs techniques susceptibles d'être classés dans cette catégorie. Les ENT en font incontestablement partie. Mais pour ceux auxquels on a donné un nom anglais les variétés sont nettement plus nombreuses : Learning Management Systems, Learning Support Systems, Learning Service Providers, Online Learning Platforms, Learning Content Management Systems, Virtual Learning Environments.
Pour une fois, réjouissons-nous en, la France a fait plus simple et moins profus que ses voisins.

Le salon du BETT (British Education and Training Exhibition) à Londres,
Le plus grand salon des technologies éducatives
La question se pose de savoir auquel (ou auxquels) de ces multiples dispositifs étrangers qui sont tous des plate-formes en ligne à vocation éducative, correspond notre ENT. Ce qui impose d'abord de bien identifier ce qui caractérise l'ENT. On pourrait croire la chose simple et acquise. Elle ne l'est pas. Ainsi, Pierre Mœglin associe les ENT à des outils "permettant de produire cours et documents d'accompagnement et de les archiver, ainsi que manuels et autres ouvrages numériques, accessibles à tout moment." (page 95)
Cette définition rend mal compte de la réalité des projets ENT dont l'ambition est à la fois différente et plus large. L'ENT est (au sens du schéma directeur établi par l'éducation nationale elle-même) une plate-forme destinée à la communauté éducative (personnels de l'établissement, élèves, familles) réunissant un ensemble de services qui touchent à la fois à l'action pédagogique, à l'administration et à la gestion de l'établissement (EPLE pour établissement public local d'enseignement). C'est donc la volonté d'englober dans un même système d'information la totalité des fonctions administratives et pédagogiques de l'établissement (susceptibles bien entendu d'un traitement numérique, au moins partiel) qui caractérise le projet ENT français. Et non pas, comme semble le penser Pierre Moeglin, de se limiter aux seules fonctions liées directement à l'enseignement et à l'apprentissage (cours, manuels, etc.), comme le font, par exemple, les produits d'origine britannique regroupés sous le vocable Virtual Learning Environment.
Jusqu'au bout de son ouvrage, Pierre Mœglin maintient sa ligne critique à l'égard de son sujet en soulignant par exemple à propos des ENT que "les parents, les plus enclins à utiliser les ENT sont ceux qui, par les moyens traditionnels, entretiennent déjà de fréquents contacts avec l'institution, tandis que les autres, moins disponibles ou plus réticents, font du passage par ces systèmes un motif supplémentaire de rester à l'écart de la vie scolaire."
La chose est en effet possible, et on peut même la croire probable. Mais on aimerait que cette hypothèse soit soutenue par des observations puisque l'hypothèse inverse est, elle aussi, plausible : grâce à l'ENT, les parents qui n'osaient pas affronter le corps enseignant en face à face, entretiendront plus volontiers avec l'établissement des relations qui seront moins engageantes sur le plan personnel.
A la fin de son livre Pierre Mœglin met en évidence deux tendances dans la dynamique d'évolution des politiques publiques et des stratégies industrielles dont on peut volontiers penser qu'elles se maintiendront au cours des prochaines années :